L’année 2025 restera comme l’une des plus tumultueuses de l’histoire politique récente de Madagascar. Un enchaînement d’événements, déclenché par une revendication sociale, a progressivement conduit à une rupture politique majeure : le départ de l’ancien président Andry Rajoelina, à la suite de plusieurs semaines de manifestations populaires ayant fait, selon les chiffres officiels, au moins 22 morts et de nombreux blessés.
Tout commence au mois de septembre, lorsque trois conseillers municipaux de la Commune urbaine d’Antananarivo, Baba Rakotoarisoa, Lily Rafaralahy et Clémence Raharinirina, se rendent au Sénat, à Anosy. Munis de bidons jaunes, symbole devenu familier de la pénurie, ils dénoncent les coupures prolongées d’eau et d’électricité dans la capitale. Leur démarche vise à alerter les autorités sur une situation jugée intenable par de nombreux ménages.
Le 25 septembre, une manifestation est annoncée à Ambohijatovo. Les trois élus vont jusqu’à déposer une invitation à la sénatrice, Lalatiana Rakotondrazafy. Mais la réponse institutionnelle est judiciaire : une plainte est déposée et les trois conseillers sont convoqués par la justice. Une décision qui ne désamorce pas la tension, bien au contraire.
La rue s’enflamme
Le jour dit, la manifestation a bien lieu. Mais, fait notable, ce ne sont plus les élus municipaux qui mènent le mouvement. Des centaines, puis des milliers de jeunes, majoritairement issus de la Génération Z, descendent dans la rue pour réclamer le rétablissement des services essentiels. Les forces de l’ordre interviennent. Gaz lacrymogènes, tirs de sommation et affrontements marquent une journée de violences qui ne s’achève qu’à la tombée de la nuit.
Dès le lendemain, le pouvoir tente d’éteindre l’incendie. Andry Rajoelina annonce le limogeage du ministre de l’Énergie et des Hydrocarbures, Jean-Baptiste Olivier. Une mesure perçue comme insuffisante par les manifestants. Loin de s’essouffler, la mobilisation s’amplifie et prend une nouvelle dimension politique. Des figures de l’opposition, telles que Gascar Fenosoa, Siteny Randrianasoloniaiko ou encore Antoine Rajerison, apparaissent à leur tour sur le terrain.
D’une crise sociale à une crise de régime
À l’arrivée du mois d’octobre, la contestation devient quotidienne et s’étend au-delà d’Antananarivo : Antsirabe, Diego Suarez, Mahajanga, etc. Sous la pression, y compris celle d’organisations internationales, le chef de l’État durcit le ton. Le 3 octobre, Andry Rajoelina évoque publiquement une tentative de coup d’État et renforce le dispositif sécuritaire. Mais le mot d’ordre a déjà changé dans la rue : il ne s’agit plus seulement d’eau et d’électricité, mais d’un slogan devenu central — « Miala Rajoelina ».
Dans une tentative de reprise en main, le général Ruffin Zafisambo est nommé Premier ministre. Là encore, l’effet escompté n’est pas au rendez-vous. Les manifestations se poursuivent et gagnent plusieurs localités. À Imerintsiatosika, la population, conduite par le maire Parisoa Andriambolanarivo, prend la route de la capitale pour rejoindre le mouvement.
Le tournant du 11 octobre
Le samedi 11 octobre marque un point de non-retour. Les manifestants parviennent à entrer dans Antananarivo. Les forces de l’ordre, notamment les unités de la gendarmerie, tentent de bloquer leur progression. Mais dans l’après-midi, un événement majeur survient : les militaires du CAPSAT de Soanierana, dirigés par le colonel Mickael Randrianirina, refusent de tirer sur des civils et se rangent du côté de la population.
Des affrontements éclatent avec les gendarmes du camp Ratsimandrava, à Andrefan’Ambohijanahary. Un militaire du CAPSAT y perd la vie. Malgré cela, les soldats poursuivent leur avancée, suivis par une foule de plusieurs milliers de personnes. Ils atteignent Ambohijatovo, puis gagnent le secteur du 13 Mai, abandonné par les forces de sécurité. C’est là que le colonel Mickael Randrianirina prend la parole publiquement pour la première fois, entouré de responsables politiques présents dans la mobilisation.
Après la chute
Le lendemain, le silence s’installe. Andry Rajoelina a quitté le pays pour La Réunion. Dans la foulée, la Haute Cour constitutionnelle destitue le général Richard Ravalomanana de la présidence du Sénat. Le 17 octobre, cette même juridiction confie officiellement la direction de l’État au colonel Mickael Randrianirina, qui nomme Herintsalama Rajaonarivelo Premier ministre trois jours plus tard.
Huit jours après cette nomination, un gouvernement de transition est mis en place. Composé de 29 ministres, il intègre les différentes forces ayant pris part à la contestation : opposition politique, mouvements citoyens et société civile. Mais le nouveau pouvoir doit rapidement faire face à des défis extérieurs. Début novembre, Madagascar est sanctionné par l’Union africaine. Une mise à l’écart temporaire que le président de la transition compense en assumant, quelques semaines plus tard, la présidence tournante de la SADC, héritée du mandat précédent.
Entre espoirs et désillusions
Les élections sénatoriales prévues le 11 décembre sont suspendues. Les autorités concentrent désormais leurs efforts sur la crise de la JIRAMA et sur l’audit des finances publiques. Toutefois, dans les rangs des manifestants, l’enthousiasme initial laisse place, chez certains, à une forme de désillusion. Beaucoup dénoncent une récupération politique d’un mouvement né dans la rue, porté à l’origine par une jeunesse en quête de changement concret.
L’« après-25 septembre » reste ainsi ouvert, entre promesses de refondation et attentes toujours vives d’une population éprouvée.
Ravo Andriantsalama





