La polémique autour du film R+3 Part III et d’un clip du rappeur BigMJ relance le débat sur les limites de la création artistique à Madagascar. Entre démenti officiel et inquiétudes des acteurs culturels, la question de la liberté d’expression artistique reste plus que jamais d’actualité.
Le débat a enflammé les réseaux sociaux ces derniers jours. En cause : une supposée décision de censure visant le film R+3 Part III et un clip du rappeur BigMJ. Une affaire qui a rapidement pris une dimension nationale, révélant une fois de plus la sensibilité du rapport entre autorités publiques et créateurs.
Face à la polémique, le ministère de la Communication et de la Culture a tenu à démentir toute volonté de censure. Dans une mise au point, il affirme qu’« aucune œuvre n’a été interdite » et que certaines déclarations relayées sur Internet auraient été sorties de leur contexte. Le département ministériel se dit par ailleurs « ouvert au dialogue » avec les professionnels de l’industrie culturelle malgache.
Mais du côté des artistes et des producteurs, le malaise demeure. Beaucoup estiment que la liberté de création reste fragile et qu’elle peut, à tout moment, être remise en cause par des décisions administratives mal comprises ou jugées arbitraires. Pour eux, l’enjeu dépasse le cas précis de R+3 ou de BigMJ : il touche à l’avenir même du cinéma et de la musique malgaches.
Classification                Â
Producteur et créateur du film R+3, Givennio Kalolahy, de la société Street Company, plaide pour une approche plus structurée et moins répressive. Selon lui, la solution ne se trouve pas dans l’interdiction des œuvres, mais dans une meilleure organisation du secteur, notamment à travers une classification claire des publics.
Il rappelle que R+3 Part III a déjà obtenu une autorisation officielle assortie d’un classement « interdit aux moins de 16 ans ». Le film n’est donc pas destiné aux enfants, mais à un public jugé capable d’en comprendre le contenu et les messages. Une démarche qui permet, selon lui, de protéger les publics vulnérables tout en respectant la liberté de création.
Le producteur souligne également que le cinéma a pour vocation de refléter les réalités sociales, parfois dures, parfois dérangeantes. « Vouloir gommer ces aspects revient à nier une partie de la société elle-même », estime-t-il, en plaidant pour un meilleur contrôle dans les salles de projection et une information claire du public, plutôt qu’une censure pure et simple.
Même son de cloche chez les spécialistes des industries culturelles. Solofoniaina Mampiray, expert en gestion des industries culturelles, créatives et du patrimoine, considère que l’État dispose de plusieurs leviers pour encadrer les contenus sans porter atteinte à la liberté artistique.
Il évoque notamment la mise en place d’horaires de diffusion adaptés, un contrôle plus rigoureux des conditions de projection, ainsi que l’utilisation systématique d’avertissements sur les contenus sensibles. Dans de nombreux pays, rappelle-t-il, certaines œuvres ne sont diffusées qu’à partir de 21 heures, avec des indications précises concernant la présence de scènes violentes, sexuelles ou de propos grossiers.
Pour de nombreux artistes interrogés, l’industrie culturelle malgache doit grandir avec son public, notamment les jeunes générations, fortement exposées aux productions étrangères à travers Internet et les plateformes numériques. Ils appellent à davantage de concertation, de pédagogie et de transparence dans les décisions publiques.
Protéger les valeurs sociales reste une nécessité, reconnaissent-ils. Mais faire taire la création ne ferait que déplacer le problème sans le résoudre. Dans un monde connecté, bloquer une œuvre locale n’empêche pas l’accès à des contenus bien plus explicites venus d’ailleurs.
Au-delà de la polémique actuelle, l’affaire R+3 met ainsi en lumière une question centrale : comment concilier protection du public, respect des normes sociales et liberté de création artistique ? Pour les acteurs du secteur, la réponse passe moins par l’interdiction que par une régulation intelligente et un dialogue permanent entre l’État et les créateurs.
Elia Randriamanantena et Ravo Andriantsalama





