Un accès facilité aux services publics, l'élimination des discriminations, des sanctions réelles contre les violences, l'autonomie financière ou encore la baisse des barrières électorales...  Telles sont les attentes exprimées lors d’une série de consultations régionales menées auprès de plus de 350 femmes dans toute l’île. Le Forum des Femmes leaders et jeunes femmes leaders, qui s'est tenu les 4 et 5 juin dernier au Carlton Anosy, a permis de consolider ces résultats.
Cette série de consultations a été lancée depuis plusieurs mois dans 24 districts répartis dans 8 régions de Madagascar. Des régions « parfaitement ciblées qui reflètent fidèlement les réalités du pays, en respectant l’équilibre géographique, économique et la diversité culturelle », soutient Josiane Robiarivony, activiste engagée dans la démocratie et les droits des femmes à Madagascar, à qui l’on a confié la mission de consultation. Elle a cité notamment les régions Analamanga, SAVA, Boeny, Melaky, Menabe, Atsimo Andrefana, Haute Matsiatra et Atsinanana.
Josiane Robiarivony a présenté les résultats de ces consultations devant une centaine de participantes, regroupées dans la Plateforme des femmes Leaders, une initiative soutenue par le programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Elles sont présidentes d’associations, activistes, juristes, maires, députées ou encore membres de partis politiques. Leur mission était claire : porter la voix de toutes les femmes malgaches dans le processus de la concertation et la refondation du pays. Ces deux jours de travaux se sont conclus par l'adoption d'une déclaration nationale et d'une feuille de route.
Réformes constitutionnelles : poser la première pierre du changement
« Si on veut changer les choses, il faut commencer par changer la loi. Le changement de mentalité est notre principal obstacle. Cela peut prendre des années. C’est pourquoi nous avons besoin de lois pour accompagner ces changements », lance Estelle Andriamasy, Présidente actuelle du Conseil National des Femmes de Madagascar. Elle a parlé de la nécessité d’introduire une « discrimination positive en faveur des femmes dans un temps limité » pour corriger les inégalités.
Plusieurs des participantes ont suggéré en premier lieu la modification de la Constitution. « Certes, l’article 6 de la Constitution reconnaît que tous les individus sont égaux en droit et jouissent des mêmes libertés fondamentales. Mais la Constitution ne doit pas juste mentionner l’égalité hommes-femmes, elle doit la garantir et la protéger », enchaîne la députée élue à Farafangana, Rabi Savatsarah.
Concrètement, elles demandent l’inscription explicite, dans le préambule de la nouvelle Constitution, de l’égalité hommes-femmes comme valeur fondatrice de la République malgache. Mais les discussions vont plus loin. Rabi Savatsarah a défendu l’idée d’imposer un quota sur la parité dans la Constitution. « 30% à 40% des hauts emplois et fonctions dans toutes les institutions élues de la République doivent être obligatoirement réservés aux femmes. Et cela doit être inséré dans la Constitution. Même chose pour l’Assemblée Nationale, qui devrait instaurer le système de sièges réservés aux femmes. » Une proposition acclamée à l'unanimité par la salle. Mais toucher à la Constitution ne suffira pas si les règles du jeu politique restent biaisées.
Réformes électorales : briser le plafond de verre
Les différentes interventions au cours du Forum ont montré, une fois de plus, que les femmes sont les grandes absentes de la sphère politique à Madagascar : 23 femmes sur 163 députés, 91 femmes sur 1693 maires élus, 9 femmes sur les 30 ministres, 3 femmes sur les 8 membres de la CENI, et 1 femme sur les 8 membres du HCDDED. « Les femmes sont peu nombreuses à être élues. Si elles occupent certains postes à responsabilité dans le pays, c’est qu’elles ont été nommées dans la plupart des cas », souligne Firiana Ranesa Rakotonjanahary, secrétaire générale de la Haute Cour Constitutionnelle (HCC).
Les consultations menées préalablement dans les 8 régions ont révélé que le manque de moyens financiers constitue l’un des principaux blocages des candidatures des femmes aux élections. Rappelons-le, en 2024, la caution exigée pour se porter candidat à l'élection législative à Madagascar était fixée à 20 millions d'Ariary. Pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle de 2023, il fallait multiplier cette somme par dix. Aucune femme ne s’est présentée à la dernière élection présidentielle.
Pour y remédier, les participantes ont proposé deux solutions radicales : réduire à 50% les cautions payées par les femmes candidates et créer un Fonds d’Appui aux candidatures féminines.
De son côté, Saraha Rabearisoa, Présidente et fondatrice du Parti Libéral Démocrate, a également soulevé les failles du système électoral actuel. Elle propose ainsi de remplacer le mode de scrutin uninominal par un système électoral en Représentation Proportionnelle. Selon elle, ce système permet de mieux représenter la diversité des opinions politiques et, par extension, de donner plus de visibilité aux femmes.
Parmi les réformes proposées également : instaurer un quota de 40% sur les listes électorales avec alternance obligatoire ou liste zébrée. En d’autres mots, obliger les partis politiques à alterner un homme et une femme sur une liste électorale afin de garantir une représentation équilibrée des deux sexes.
Enfin, elles demandent d'ajouter dans le code électoral un protocole de sécurité spéciale contre les violences électorales faites aux femmes. Mais le pouvoir ne se résume pas à la politique : c'est au cœur même des institutions et de la vie quotidienne que les femmes réclament leur place.
Réformes institutionnelles : une place à toutes les tables de décision
La revendication des femmes leaders peut se résumer ainsi : inclure les femmes à la table des décisions, peu importe l’échelle. Ce qui signifie plus de femmes dans les postes ministériels, les postes diplomatiques, les directions régionales et les entreprises à caractère public. Mais aussi dans les conseils municipaux, le secteur privé, les comités de gestion des écoles, la société civile, les groupes de pression et les entreprises privées.Â
« Une gouvernance locale et inclusive, c’est permettre à toutes les femmes, qu’elles soient scolarisées ou pas, peu importe leur classe sociale, qu’elles soient en situation de handicap ou pas, de contribuer aux décisions au niveau communautaire, dans les fokontany, dans les quartiers », soutient Farida Tiemtoré, Fondatrice et Présidente du Réseau des Héroïnes du Faso, au Burkina Faso, invitée spécialement pour partager l’expérience des femmes dans son pays.
« Les femmes, tout comme les jeunes, devraient avoir leur mot à dire sur la façon de dépenser l’argent public », renchérit la députée Clarisse Manjary Mandridake, élue à Ivohibe et vice-présidente du caucus genre de la partie Sud à l’Assemblée Nationale.
L’idée de la création d’un Observatoire National de la Parité et de la Participation Politique des Femmes a également été discutée. Il permettra de mesurer en temps réel les progrès de la représentation des femmes dans toutes les institutions du pays.
Une bataille à la fois
Si la route est encore longue, certaines victoires d'étape se dessinent déjà . Le président de la CENI, venu assister à la cérémonie de clôture du forum, a annoncé « qu’au moins un des trois membres des démembrements de la CENI au niveau des districts sera une femme ».
Les représentants du Ministère en charge de la Refondation ont, de leur côté, affirmé « que les femmes seront entièrement impliquées dans le comité de rédaction de la nouvelle Constitution » et « que la représentation effective des femmes à la concertation nationale sera garantie ». En réponse, les participantes ont exigé une retransmission en direct des échanges pendant la concertation nationale, dans l’objectif de faire un suivi transparent des décisions prises.
Certes, demain, des jeunes femmes devront encore parcourir des kilomètres pour chercher de l’eau. D’autres feront encore face aux injustices du quotidien. Mais grâce à ces réformes, peut-être que leurs filles hériteront d’un avenir meilleur : la possibilité de finir leurs études, de choisir un travail qu’elles aiment, de se présenter aux élections ou de voter librement pour le candidat ou la candidate de leur choix.
Tsanta Haingombaliha








