Installé pendant dix ans à Madagascar, le chercheur au CIRAD et documentariste Cyrille Cornu explore depuis plus de quinze ans les forêts reculées de l’île à la rencontre des baobabs. Entre science, aventure et mémoire culturelle, il évoque aussi la disparition annoncée de Tsitakakantsa, considéré comme l’un des plus grands baobabs connus du pays.
Studio Sifaka (SS) : Vous avez passé des années à explorer les forêts les plus reculées de Madagascar à la rencontre des baobabs. À quel moment ces arbres sont-ils devenus, pour vous, bien plus qu’un simple sujet scientifique ou documentaire ?
Cyrille Cornu (CC) : Au départ, je suis biogéographe et j'étudie l'écologie des différentes espèces de baobabs à l'aide d'images satellites, ce qui me permet de localiser les massifs forestiers et après de mieux comprendre comment vivent ces baobabs au sein de ces écosystèmes. J’ai étudié l'impact du changement climatique sur les espèces de baobabs à Madagascar, mais aussi l'impact de la déforestation, qui n'est pas des moindres. Mais Madagascar est un territoire immense et difficile d’accès.
Très vite, j’ai quitté les routes pour utiliser les moyens de transport locaux : taxi-brousse, charrette à zébus, pirogue ou simplement la marche.
C’est là que tout a changé. En allant dans ces endroits isolés, j’ai découvert non seulement des paysages extraordinaires, mais aussi les populations qui vivent autour des baobabs.  J’ai compris que ces arbres n’étaient pas seulement des éléments de biodiversité. Ils faisaient partie de la vie quotidienne, des croyances, des pratiques et parfois même de la survie des habitants.
Peu à peu, ma passion de naturaliste s’est transformée en une passion presque ethnologique. Et j'ai commencé à photographier, à filmer. Et rapidement, ça a intéressé le public. Les baobabs sont devenus pour moi une porte d’entrée vers l’âme de Madagascar.
SS : Tsitakakantsa est aujourd’hui en train de mourir lentement. En tant que spécialiste qui l’a étudié et suivi pendant des années, qu’avez-vous ressenties personnellement lorsque vous avez compris que ce géant millénaire était condamné ?
CC : Cela a été un choc immense. En octobre 2025, lors d’un tournage près de Morombe, nous avons remarqué avec mon assistant Wilfried Ramahafaly qu’il se passait quelque chose d’anormal autour de Tsitakakantsa. Il y avait une forte odeur de pourriture et une eau noirâtre s’écoulait du tronc.
J’ai ensuite compris que les pluies exceptionnelles liées à la tempête tropicale Jude en mars 2025 avaient probablement rempli l’intérieur du baobab. Comme beaucoup de vieux baobabs, il est creux. L’eau est restée piégée pendant la saison sèche, favorisant les champignons et les bactéries qui ont fini par attaquer l’arbre de l’intérieur.
Le moment le plus douloureux a été lorsque j’ai vu récemment une photo montrant qu’il avait perdu une branche maîtresse. C’est un indicateur que je connais très bien depuis toutes ces année… Chez les vieux baobabs, c’est souvent le signe annonciateur de la fin. Il devrait mourir d’ici deux à trois ans peut être même l’année prochaine
J’ai ressenti une immense tristesse, un grand vide. Titakakantsa est bien plus qu’un arbre. C’est un être exceptionnel, probablement l’un des arbres les plus remarquables de la planète. Et au moment même où le monde commence à le connaître, il est déjà en train de disparaître.
SS : Dans vos films comme « Baobabs, entre terre et mer » ou « Mamody, le dernier creuseur de baobabs », on sent que les baobabs ne sont pas seulement des arbres : ils sont liés aux croyances, à la survie et à l’identité des populations locales. Selon vous, qu’est-ce que les Malgaches oublient parfois de leurs propres baobabs ?
CC : Je pense que beaucoup oublient à quel point les baobabs sont liés à une culture ancienne et précieuse. Dans certaines régions, ces arbres permettent encore de survivre. Sur le plateau Mahafaly, par exemple, des habitants creusent les baobabs pour en faire des citernes vivantes capables de stocker de l’eau.
Dans le Menabe, les graines de baobab servaient autrefois à fabriquer de l’huile pendant les périodes difficiles. Dans les villages sakalava, on fabriquait aussi des cordes avec les fibres du baobab. Aujourd’hui, ces pratiques disparaissent peu à peu, remplacées par des produits industriels.
Avec la modernité et la mondialisation, une partie de cette mémoire culturelle s’efface. Pourtant, ces savoirs racontent l’histoire des populations qui vivent avec ces arbres depuis des générations.
À travers mes films, j’essaie justement de conserver une trace de cette culture malgache liée au baobab avant qu’elle ne disparaisse.
SS : Vous dites souvent que les baobabs racontent Madagascar. Si un jour ces géants venaient à disparaître progressivement à cause des bouleversements climatiques et humains, qu’est-ce que cela dirait de notre époque et de notre rapport à la nature ?
CC : Ce serait le symbole d’un immense échec collectif. Les baobabs sont des géants capables de vivre des siècles, parfois plus d’un millénaire. S’ils disparaissent, cela voudra dire que notre époque n’a pas été capable de protéger ce qu’elle avait de plus précieux.
Aujourd’hui déjà , entre 20 000 et 30 000 gros baobabs disparaissent chaque année dans le Menabe à cause des brûlis et de la déforestation. À ce rythme-là , le danger devient très sérieux.
Mais il faut aussi comprendre la réalité des populations rurales. Beaucoup vivent dans une pauvreté extrême et dépendent directement des ressources naturelles pour survivre. Derrière la disparition des baobabs, il y a donc aussi une question sociale et humaine. Il faudra aussi limiter le changement climatique et la déforestation, des menaces extrêmes pour les baobabs.
Si ces arbres venaient à disparaître, cela montrerait surtout que nous avons rompu notre lien avec la nature. Les baobabs racontent Madagascar, mais ils racontent aussi notre manière de traiter le vivant.
Propos recueillis par Elia Randriamanantena et Ravo Andriantsalama








